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Quel modèle pour une ville vraiment vivante ?

Avec le lancement de la 16e session du concours d’architecture et d’urbanisme EUROPAN consacrée aux villes vivantes s’ouvre une période féconde pour transformer les relations que les villes entretiennent avec le vivant. Il s’agit de passer d’une logique d’imitation, voire de prédation, à une logique de régénération. Analyse avec Raphaël Besson,  directeur de l'agence Villes Innovations, Chercheur associé au laboratoire PACTE (Université de Grenoble), Université Grenoble Alpes. Article dans TheConversation.

 

 

 

L’objectif ? Faire des villes des supports actifs d’une nouvelle relation symbiotique entre les êtres vivants, qu’ils soient humains ou non humains.

Bien que la figure du vivant ne soit pas une figure nouvelle dans la fabrique urbaine et architecturale, elle revêt une dimension inédite à l’ère de l’Anthropocène. Les villes, qui occupent 20 % du territoire terrestre et concentrent plus de la moitié de la population mondiale, ont un rôle décisif à jouer dans la conservation et la reproduction du vivant.

 

Une chronologie des villes vivantes


Au XIXe siècle, les modèles développés par les urbanistes sont largement influencés par la figure du vivant. Les modèles progressistes s’inspirent du corps et des fonctions humaines pour organiser et découper la ville, alors conçue comme une superposition de poumons verts, de cellules à habiter, de machines à travailler et de flux divers directement inspirés de la circulation sanguine.

En réaction à ce modèle de ville anthropomimétique et fonctionnaliste, les tenants du modèle culturaliste – comme William Morris ou Ebenezer Howard – vont défendre l’idée d’une ville organique, davantage inspirée par la nature. Une vision qui sera prolongée par des architectes comme Antoni Gaudí, Otto Frei ou plus récemment Luc Schuiten, passés maîtres dans le domaine de la bio-inspiration.

 

La période des transitions actuelles incite de nombreux architectes-urbanistes à dépasser une lecture passive, métaphorique et mimétique du vivant. L’enjeu n’est pas de copier de manière servile les formes humaines ou naturelles, mais d’activer et de faire avec le vivant pour concevoir, gouverner et bâtir les villes de demain.

Cette fabrique urbaine du vivant se structure selon deux grandes orientations, selon qu’il s’agisse d’êtres vivants humains ou non humains.

 

 

Villes intelligentes, villes collaboratives


La première orientation est celle de la Smart City. Dans ce modèle, l’objectif consiste à prendre le pouls de la ville, afin de collecter, analyser et valoriser un maximum d’informations et de données produites par l’activité humaine. Cette captation du vivant, réalisée grâce au déploiement de capteurs à grande échelle, est censée optimiser la gestion et le fonctionnement des villes.

 

L’autre modèle est celui de la ville collaborative. Il cherche à créer un cadre propice à l’épanouissement de l’activité sociale et humaine, pour envisager un mode de gestion des villes plus résilient et ouvert aux habitants. Dans cette perspective, la ville collaborative développe des espaces d’intensification de la vitalité urbaine à travers la création de « tiers lieux », d’espaces de coproduction, d’Urban Labs, de Living Labs ou d’espaces temporaires et transitoires ; des lieux « non finis » et adaptables à la diversité des situations sociales.

Si les modèles de la Smart City et de la ville collaborative se différencient sur de nombreux points, ils se rejoignent dans une même volonté de mobiliser l’ensemble des énergies humaines pour assurer la gestion et le fonctionnement des villes.

 

La ville regénérative


Une seconde orientation consiste à activer le vivant non humain dans la fabrique des villes.

De nombreux travaux tentent de conceptualiser cette nouvelle approche, à travers les notions de métabolisme urbain, d’écologie urbaine, d’urbanisme circulaire, de biodiversité urbaine, de biorégion urbaine ou encore de biomimétisme territorial.

Ces travaux se rejoignent dans une réflexion qui consiste à passer d’une logique de prédation de la nature, à une logique de soin et de réparation du vivant. Différents travaux proposent dans ce cadre d’activer les écosystèmes naturels dans la fabrique des villes, tout en s’inspirant de grands principes du vivant.

La perspective est celle d’une ville régénérative : en mesure de produire de la biodiversité, de l’énergie et de la nourriture, de recycler les déchets, de stocker du carbone et de purifier l’air et l’eau. Une ville à même de se constituer comme un support privilégié de réinvention des relations symbiotiques entre les êtres vivants.

 

Réinventer une relation symbiotique


Pour fonder un urbanisme adapté à l’ère de l’Anthropocène, et réinventer une relation symbiotique avec le vivant, trois déplacements théoriques semblent nécessaires.

Pour se penser et se projeter, les villes se sont souvent inspirées des fonctions humaines : l’ingénieur dans la ville intelligente, l’artiste et le créatif dans la ville créative, l’artisan et le maker dans la ville collaborative.

La perspective des villes vivantes implique de dépasser ce prisme centré sur l’humain, et notamment la logique ethnocentrée du développement durable qui positionne sur un même plan l’économique, le social et l’écologique. Dans la lignée de l’écosophie ou du biomimétisme, il apparaît essentiel de replacer les organisations humaines comme des composantes intrinsèques du système Terre.

Ce passage d’une approche anthropocentrée à une approche bio-inspirée a plusieurs conséquences pour la conception des villes de demain.

Il s’agit, en premier lieu, de ne plus considérer le citadin comme un extra-terrestre situé au sommet de l’écosphère, mais de le replacer au cœur de la nature. Pour cela, les processus de réintégration de la nature en ville ne sauraient suffire. Il s’agit bien davantage de bâtir les villes par la nature et avec le vivant, afin de fabriquer des bio-architectures et des biomatériaux à partir d’organismes biologiques, de créer des infrastructures bioluminescentes à partir d’organismes vivants, de développer des architectures fondées sur des principes d’autogénération de la matière.

Des architectures à même de filtrer l’air, de développer la biodiversité et d’évoluer au gré des usages et des temporalités. Et, à terme, de créer des villes conçues comme des écosystèmes naturels et inspirées par les grands principes du vivant.

 
Aux XIXe et XXe siècle, les architectes-urbanistes, les chercheurs, les ingénieurs et les économistes spécialisés sur la ville se sont inventés comme autonomes. Ils se sont progressivement séparés des écosystèmes sociaux et naturels, pour fonder une discipline hermétique à d’autres formes de savoirs : les savoirs d’usage des habitants, les savoirs expérientiels, les savoir-faire et les savoirs construits pendant près de 4 milliards d’années et issus de l’observation de la vie sur Terre.

Ce processus de « désencastrement » et de séparation des savoirs sur la ville a généré un urbanisme déconnecté du vivant et du système Terre. Avec pour conséquences, la perte de biodiversité, la consommation effrénée de ressources naturelles, la dégradation du cadre de vie, la production de gaz à effet de serre, la destruction du lien social et des communautés ou la privatisation des communs.

Il existe ainsi un enjeu majeur de ré-encastrement des écosystèmes urbains dans les écosystèmes sociaux et naturels. Ces possibilités de ré-encastrement sont multiples : l’architecture dans la Terre, l’économie, la recherche et la technique dans la société, la ville dans la nature, l’art dans la vie quotidienne, etc.

 

Organiser la ville par les « tiers »


Une ville vivante est une ville dont le fonctionnement se rapproche des processus écologiques. Pour cela, elle doit nécessairement s’affranchir d’un modèle de gouvernement vertical et fonctionnaliste.

Elle doit se concevoir comme un écosystème à même de diversifier les usages, d’hybrider des entités monofonctionnelles, de relier des populations diverses, de favoriser les échanges et les coopérations entre une multitude de milieux et d’êtres vivants ; et aussi de décloisonner les formes de production, qu’elles soient sociales, écologiques, économiques ou techniques.

Dans ce modèle écosystémique, l’espace tiers devient le nouveau lieu stratégique d’organisation de la cité. Cet espace tiers, ou intermédiaire, peut prendre des formes multiples : interstices, lisières, écotones, zones de transition écologique, tiers lieux, espaces vacants et autres zones d’interface à « épaisseurs biologiques ».

 

 

On pense aux « jardins en mouvement » imaginés par Gilles Clément, à la friche Belle de Mai à Marseille, aux espaces de l’urbanisme transitoire comme les Grands Voisins ou la Cité fertile à Pantin. On pense également aux tiers lieux de la Fab City ou aux laboratoires citoyens de Madrid, qui proposent une autre façon de pratiquer l’urbanisme par la coproduction et l’autogestion.

 
Cependant, un espace tiers ne saurait se suffire à lui-même pour assumer la gouvernance d’une ville vivante. Il doit être adossé à un acteur tiers, en mesure d’assurer des fonctions d’intermédiation entre une diversité de politiques sectorielles, de cultures, de savoirs, de territoires et de systèmes vivants.

Cet acteur tiers peut prendre la forme de collectifs d’architectes-urbanistes, comme le collectif ETC, Cabanon Vertical, Basurama ou Todo por La Praxis.

Il peut également s’incarner à travers les « géo-artistes » décrits par Luc Gwiazdzinski ou les nouveaux acteurs de la fabrique urbaine, comme Plateau urbain, Paisaje transversal ou l’Agence nationale de psychanalyse urbaine.

Autant d’acteurs tiers en capacité de fluidifier le dialogue entre maîtrise d’œuvre, maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’usage, et de réduire le fossé entre l’architecture et l’urbanisme d’un côté, la société civile et les écosystèmes naturels de l’autre.

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