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Joël Baud-Grasset, agriculteur en Haute-Savoie et président de la FNCAUE* nous donne son avis sur l'essor de l'agriculture urbaine

Joël Baud-Grasset est éleveur en Haute-Savoie, élu au Conseil départemental et préside la Fédération nationale des CAUE*. Il analyse l’essor de l’agriculture urbaine, avec ses différentes "casquettes". Selon l’élu très attaché à son pays, l’incompréhension entre citadins et paysans est un fait culturel. Aujourd’hui, les urbains veulent revenir à la terre, sans connaître nécessairement les difficultés et les contraintes.

 

Comment analysez-vous le développement de l’agriculture urbaine, en tant qu’agriculteur ?

Notre métier d'agriculteur nous a enrichis en termes de compétences et de connaissances ; nous sommes devenus de super techniciens et  accomplissons très bien notre mission vis-à-vis des objectifs donnés, c’est-à-dire de produire suffisamment, aussi bien en qualité qu’en quantité. C'est grisant de produire toujours plus et bénécier des avancées techniques et technologiques, il faut le reconnaître! Cependant, ce passage d'un métier de paysan à celui d'explotant  agricole nous a appauvris, d'un point de vue culturel. Et le fossé s'est creusé avec une partie de la société.

On nous a confié une tâche qui était de nourrir les gens avec de bons produits et nous ne supportons pas que l’on remette en cause notre façon de produire et nos années de pratique… Progressivement, sont arrivées les questions environnementales et nous sommes devenus alors des autistes sur ces aspects à cause de nos façons de travailler.
Aujourd’hui, ceux qui se sont mis à analyser, à être attentifs à ces questions énervent le monde paysan. Les néo-ruraux qui sont arrivés dans nos campagnes  ces hors-cadre - ont bousculé les normes et nos habitudes.



Les urbains ont aujourd’hui besoin de retrouver une relation à la terre. Tout a été bouleversé avec les lois d’aménagement du territoire. Zones ANU Agricole- Naturelle et Urbaines  et on a changé les façons dont on a organisé les choses. Ce qui a d'ailleurs été très bien mis en avant dans l’exposition Capital Agricole, qui s’est tenue avec Pavillon de l’Arsenal, en 2019. La situation est par exemple différente à Genève, où l’agriculture est toujours restée bien présente dans sa périphérie. Il n’y a pas eu de coupures, comme dans nos métropoles françaises.

Nous avons sous-estimé tout ce patrimoine immatériel autour de l’agriculture. On ne nous l’a pas enseigné dans les écoles, dans nos formations d’agriculture et c’est très dommage. Nous sommes passés à côté de ces questions culturelles essentielles dans notre métier. Moi, j’ai eu la chance d’avoir une mère qui s’est toujours beaucoup engagée, qui s’est impliquée dans les groupes de vulgarisation agricole, qui m’a poussé à faire du théâtre par exemple. Ce qui m’a ouvert l’esprit et m’a poussé aussi à m’engager.

 

Justement, en tant qu’élu, comment répondez-vous aux attentes des habitants de votre département qui veulent des produits bons, sains et de proximité ?

 

J’ai voulu m’impliquer en tant qu’élu dans le département, justement aussi pour défendre le monde agricole et tout ce qu’il apporte en termes d’emplois, pour le paysage, et d’attractivité sur le territoire. Nous sommes en effet un département très attractif. En 20 ans, nous avons accueilli plus de 200 000 habitants, grâce à la haute montagne, la forêt- 40 % de la superficie- , et l’agriculture bien sûr qui offre des produits de très haute qualité. Nous devons d’ailleurs remercier nos anciens qui ont créé les AOC et ont permis une valorisation de nos productions. Nous récoltons le fruit du travail des générations précédentes. Aujourd’hui, nous devons faire face à une pression foncière énorme, des coûts de vie très élevés – proximité de la Suisse- et des gens qui ne connaissent pas les contraintes de nos métiers, avec des investissements importants, de grosses contraintes et une charge de travail importante. Nous devons aussi travailler le week-end quand eux se reposent. Cela peut créer des incompréhensions. En tant qu’élu, je veux créer du lien social et je veux que notre département ait du respect pour le monde agricole. Chaque agriculteur est en péri-urbain finalement et doit composer avec des zones d’habitation à proximité. Les conflits de voisinage sont permanents et difficiles à contenir. Je suis content de monter en alpage l’été, pour me changer les idées et me rapprocher de mes animaux.

Par exemple, un urbain a eu une super idée, pour faire se connecter les citadins avec notre vie d’agriculteur. Il a créé "la foulée du sel". Chacun part avec 1,5 kg de sel dans son sac et le monte au berger, dans la montagne. Une démarche assez similaire existe dans la périphérie d’Annecy, avec la Société d’économie alpestre, dont je suis administrateur. L’opération "fauche qui peut" est un chantier participatif dont l’objectif est de participer à la coupe manuelle du vératre blanc- (herbe parasite, ndlr) et de partager ensuite le casse-croûte. Ce sont des actions agri-culturelles qui ont de l’importance. A la fois, nous rendons un service écologique et  passons un bon moment de convivialité. C’est ce qui me touche dans ma fonction d’élu. L’ambiance est extraordinaire pour les urbains. Cela montre que la montée à l’alpage, ce n’est pas du folklore, c’est une vraie réalité dans notre métier. Cela permet de faire se rencontrer des mondes différentes, qui ne se parlent pas. Nouveaux agri-agro des villes et anciens agriculteurs se côtoient.

 

En tant que président de la FNAUE, comment considérez-vous l’essor de l’agriculture urbaine ?

 

Les jardins partagés- ouvriers, c'est ce qu’on a en tête immédiatement, quand on parle d’agriculture urbaine. C’est lorsque je suis allé à l’exposition universelle Milan, en juin 2015, que j’ai vu apparaître un nouveau phénomène, avec le développement de l’agriculture sur les façades et les toits. J’ai par exemple beaucoup appris sur le pavillon de l’Allemagne ou de l’Autriche, avec leur approche environnementale. Les Américains, quant à eux, montraient des choux sur les façades… Nos agriculteurs doivent aller voir ailleurs, et rencontrer des gens différents.

Ensuite, J’ai travaillé sur les trames vertes et bleues et je me suis posé la question de reconnexion des gens avec la nature. Les trames vertes, c’est remettre de l’Eden en ville. On nous a confié ce jardin merveilleux et nous avons une chance extraordinaire mais nous avons aussi une charge immense !

Au sein des CAUE, nous abordons les questions de territoires avec un point commun entre l’agriculture et l’architecture qui est le sol. L’approche paysagère est également essentielle, avec celle de l’environnement bien évidemment. Tous les « E » ont leur raison d’être, avec aussi l’énergie. Et vous englobez cela avec le monde de la Culture. On a un merveilleux ensemble, très cohérent. Nous savons aussi beaucoup besoin des artistes pour faire passer les messages et faire se rencontrer les gens. L’agriculture urbaine peut y contribuer.

Entre paysans et urbains, elle peut recoudre les tissus !

 
La FNCAUE* regroupe les structures départementales

La Fédération nationale des Conseils d'Architecture, d'Urbanisme et de l'Environnement  (CAUE) regroupe les structures départementales qui couvrent la quasi-totalité du territoire national. Le CAUE, organisme privé assume une mission d’intérêt public, dans le secteur du cadre de vie et du développement territorial.

Sa vocation est de promouvoir la qualité de l’architecture, de l’urbanisme, du paysage et de l’environnement, par l’Information, la sensibilisation, le conseil et la formation. Le CAUE effectue des actions de production et de diffusion culturelle sur les sujets d’architecture, d’urbanisme et d’environnement d’une part. Il apporte, d’autre part, une aide aux porteurs de projets privés et publics en amont de tout acte de bâtir ou d’aménager.

Les publics bénéficiaires des CAUE sont les collectivités et les services de l’État, les professionnels privés de la construction, les milieux de l’enseignement et le grand public.

Près de 1200 professionnels (équipe pluridisciplinaire) et administrateurs (élus) œuvrent dans les territoires.

La fédération nationale représente et défend les CAUE auprès des pouvoirs publics notamment. Elle pilote des projets d’envergure nationale, apporte un service individuel aux membres et accompagne le réseau dans ses évolutions.

Propos recueills par Claire Nioncel
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