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COVID-19 : les circuits courts alimentaires sont-ils plus résilients en temps de crise ?

 

La crise sanitaire liée au COVID-19 met à l’épreuve nos systèmes alimentaires. Le début du confinement a été marqué par une crainte de la population quant à la disponibilité des stocks alimentaires. Si les circuits longs tirent leur épingle du jeu, sont apparues ensuite de multiples initiatives pour maintenir un approvisionnement local et en circuit court. Que nous apprend cette crise sanitaire de grande ampleur sur la résilience de nos systèmes alimentaires ? Réflexion et explications de Yuna Chiffoleau, de l'INRAE.

 

Afin de comprendre ce que les consommateurs et les acteurs de l’alimentation vivent actuellement, le Réseau Mixte Technologique (RMT) « Alimentation locale » - et plus particulièrement, un groupe de travail composé de Yuna Chiffoleau (INRAE), Catherine Darrot (Agro Campus Ouest) et Gilles Maréchal (Terralim) - a mis en place un formulaire afin de recueillir des témoignages pour les partager sous forme d’un bulletin bimensuel.
Rencontre et explications de Yuna Chiffoleau, ingénieure agronome et directrice de recherche en sociologie économique à INRAE.


Comment la recherche à INRAE s’était-elle déjà intéressée au sujet et quel est le rôle du RMT « Alimentation locale » ? Quelle résilience alimentaire des territoires ?

 

La Direction Scientifique Alimentation d’INRAE avait demandé en 2017 à notre équipe au sein de l’UMR Innovation de réfléchir au sujet de la résilience du système d’approvisionnement d’une ville. En d’autres mots : comment l’approvisionnement d’une ville peut-il être perturbé en cas de crise, et plus largement, à quelles conditions peut-il continuer à fournir de la nourriture aux habitants ? Ce questionnement était motivé par une inquiétude autour du marché de Rungis, qui n’aurait que quelques jours de stock. Comment faire alors en cas de problème, tel qu’un blocus, un incendie ou bien une inondation ? Au-delà du cas de Paris, la question posée était celle de la dépendance des villes par rapport aux flux qui les approvisionnent, et sur lesquels nous ne savons finalement que peu de choses. Nous avons alors cherché à connaître ces flux alimentaires à l’échelle de la ville de Montpellier, où notre unité de recherche est basée, en posant l’hypothèse selon laquelle la résilience du système d’approvisionnement est permise par la complémentarité entre circuits longs et circuits courts locaux. Nous pensions alors tester l’effet possible d’une crise liée au changement climatique ou à des mouvements sociaux tels que celui des gilets jaunes qui a bloqué de nombreux axes routiers… Nous étions vraiment loin d’imaginer que ce serait, à court terme, une crise sanitaire de cette ampleur !

 

Nous avons partagé nos premiers résultats au sein du RMT Alimentation locale et la question de la résilience alimentaire des territoires est devenue l’un des axes de travail du RMT. Pour trouver du positif malgré tout, nous pouvons dire que cela nous permet d’avoir plus de prise sur nos questions de départ : les forces et les faiblesses des circuits longs et courts apparaissent rapidement en temps de crise. Des témoignages sur les difficultés rencontrées remontent à travers l’enquête, ainsi que sur la façon dont les acteurs des filières et les consommateurs s’adaptent et trouvent des solutions.


Comment est née l’idée de faire un bulletin de partage ?

 

Le cabinet coopératif Terralim, basé près de Rennes, est à l’initiative du formulaire de recueil de témoignages qui, dans un premier temps a été diffusé en France et est ouvert à tous. L’idée de partager « à chaud » la façon dont la crise impacte les systèmes alimentaires a motivé un premier petit groupe de travail associant Terralim, la fédération régionale des Centres d'initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (CIVAM) de Bretagne, qui porte le RMT Alimentation locale, et Agro Campus Ouest (Rennes-Angers). L’initiative a très vite trouvé sa place dans le cadre du RMT, dont je suis la co-animatrice. Catherine Darrot, d’Agro Campus Ouest, Gilles Maréchal, de Terralim et moi-même, coordonnons le travail de synthèse des témoignages reçus, qui concernent surtout les circuits courts mais parlent aussi de ce qui se passe dans les circuits longs, dans les cuisines des familles ou de ceux qui vivent seul, dans l’aide alimentaire….

L’association Greniers d’abondance, membre du RMT et qui vient de publier un guide sur la résilience alimentaire auquel nous avons participé pour INRAE a rejoint le groupe de travail. À présent, le formulaire a été traduit et diffusé en Italie, en Pologne, en Espagne, au Portugal, en Argentine, au Brésil…, et il vient d’être traduit en anglais. Nous faisons circuler ce formulaire le plus largement possible dans le monde. Des relais sont présents dans chaque pays pour recueillir et traiter les informations. En Italie par exemple, c’est un réseau des politiques alimentaires urbaines, qui fait le lien avec le réseau "Food for cities" constitué autour de la FAO ; en Argentine, un collectif de sociologues… À la fin de la crise, les différents relais essaieront de se réunir pour dégager convergences et divergences entre les pays.

 

 


Quels en sont les objectifs ?

 

Les acteurs de l’alimentation et les consommateurs doivent se sentir écoutés. Notre but est de faire une synthèse sur ce que les consommateurs et acteurs de l’alimentation vivent, observent, inventent en ces temps de crise. Dans l’idée, aussi, de confronter ce qui est dit, annoncé d’un côté, et ce qui se passe de l’autre. Par exemple, Bruno Le Maire a encouragé la grande distribution à acheter la production agricole française… Y a-t-il des témoignages qui vont en ce sens ? Nous regardons également dans les angles morts des médias pour détecter des signaux faibles. L’idée est vraiment d’être au plus près du terrain, ce sont les citoyens qui produisent les données, dans un esprit de sciences participatives, cher à INRAE. Pour le premier bulletin, plus de 130 témoignages avaient été recueillis et traités. Nous en sommes à plus de 300 aujourd’hui. Nous les synthétisons en veillant à ne tomber ni dans la polémique, ni dans l’idéologie. Nous nous appuyons pour cela sur la méthodologie d’analyse qualitative mobilisée en sociologie. Une fois le témoignage reçu et lu, ce dernier est rangé dans l’une des rubriques du bulletin. Le verbatim est au cœur de la synthèse afin de valoriser la parole : les acteurs de l’alimentation et les consommateurs doivent se sentir écoutés. De plus, nous complétons l’analyse qualitative par une analyse lexicométrique des discours recueillis.


Quelles sont les grandes tendances qui en ressortent ?

 

Les associations du numérique ont été de réels acteurs de la résilience des circuits courts ! La première semaine de confinement a été marquée par le fait que les stocks secs en supermarché ont été dévalisés, mais pas les stocks de frais. Les achats de frais se sont reportés sur les circuits courts et les marchés en particulier. Il y a alors eu un moment de panique chez les producteurs à l’annonce d’une possible fermeture des marchés – ce qui a finalement été acté en début de seconde semaine.

Toutefois, ils se sont rapidement organisés pour trouver des solutions, en livrant ou en mutualisant la logistique par exemple. Ceux qui avaient les moyens de contacter leurs clients s’en sont très bien sortis ! Par ailleurs, des plateformes ont vu le jour avec des acteurs du numérique libre qui les ont aidés à monter des drives fermiers ou des sites de vente en ligne. Ces associations du numérique ont été de réels acteurs de la résilience des circuits courts ! Le bouillonnement d’activité qui en a résulté a été rassurant pour les consommateurs. Les collectivités ont aussi joué un rôle important en proposant par exemple sur leur site une carte des circuits courts, producteurs et magasins de proximité… Pour conclure sur ces analyses faites lors de la première semaine : les supermarchés ne sont pas les seuls gagnants de la crise, les circuits courts s’en sortent bien !


Quelles seront les évolutions de ce bulletin ?

 

Le bulletin présentera davantage les bons plans, les astuces, les innovations développées par les uns et les autres mais aussi les points de vigilance, pour également éviter un choc après le confinement. Par exemple, les circuits courts ont été dévalisés à l’annonce du confinement. Des producteurs ont alors fait remonter le fait qu’il est essentiel de garder du temps pour produire, et pas seulement vendre, sinon, il n’y aura plus rien cet été… Décomplexer est important : il faut effectivement, dans certains cas, rationner les consommateurs mais aussi les rassurer, les producteurs seront encore là demain !

Toutes les informations recueillies seront utilisées par les scientifiques à la fin du confinement afin de réinterroger leurs questions de recherche et de conseiller les acteurs des politiques publiques pour une meilleure résilience de nos systèmes agro-alimentaires.

 

Réseau Mixte Technologique de Recherche (RMT) Alimentation locale 

Depuis sa création en 2015,  le RMT« Alimentation locale » a pour enjeu d’être un levier vers une alimentation durable. Il vient d'être renouvelé pour une période de cinq ans et est désormais porté par la Fédération des CIVAM de Bretagne, mais toujours co-animé par INRAE.

Une quarantaine de structures y sont agrégées, dont une dizaine d’organismes de recherche ou d’enseignement supérieur comme INRAE, le CNRS ou les écoles d’agronomie, des lycées agricoles et une vingtaine d’organisations pour le développement agricole et/ou rural (réseau des Chambres d’agriculture…).

Ce RMT produit des expertises, monte des projets transversaux entre ces différentes structures, construit des outils et des formations, et formule également des recommandations aux politiques publiques.

 

Qu’est-ce qu’un RMT ?

Un RMT est un dispositif financé par le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation fonctionnant par appel à candidature. La vingtaine de RMT existant fédère acteurs de la recherche, du développement et de la formation, notamment de la formation agricole. Leur objectif ? Produire des expertises sur des sujets variés, allant des emballages durables au travail en agriculture, en passant par l’alimentation.

 

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