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L’agriculture urbaine, trop sérieuse pour être laissée aux embobineurs ?

 

Maintenant que les villes grandes, moyennes et petites sont submergées par un tsunami vert, avant que ces conseils municipaux ne refassent leurs PLU de fond en comble, il semble indispensable de donner quelques explications concernant l’agriculture urbaine, dont ne vont pas manquer de se prévaloir bientôt les nouveaux élus. Article paru dans Chroniques d'architecture, le 30 juin 2020.

Soyons clair, l’agriculture urbaine aux petites abeilles et carottes bio dans le cœur des métropoles françaises en général, à Paris en particulier, n’a pas vocation à nourrir quiconque sauf quelques rares papillons et encore. Cette « agriculture » peut seulement, au mieux, sensibiliser la population aux enjeux de l’alimentation.

Si quiconque souhaite donc parler sérieusement d’agriculture urbaine, soit la production de nourriture pour des millions de Franciliens, l’Ile-de-France est la moindre des échelles. A ce sujet, pour être crédible, Anne Hidalgo maire de Paris va devoir passer le périphérique… Et que l’on ne vienne pas prendre exemple de Détroit, qui de crise pétrolière en crise alimentaire a développé une agriculture de subsistance. De subsistance ! Nous n’en sommes pas là.

 
 
En cas de crise alimentaire, Paris a trois jours de réserves.
Trois minutes avec les trois tomates du balcon

 

En revanche, l’agriculture périurbaine – pour utiliser des mots peut-être plus justes – a vocation, elle, à nourrir la population, à maintenir la biodiversité et à entretenir chemins et fossés. Celle-là est pourtant soumise, dans l’indifférence générale, aux contraintes périurbaines d’aménagement, aux contraintes de circulation, à la pression foncière.

Pour ces agriculteurs qui savent de quoi ils parlent, il est en fait de plus en plus compliqué de maintenir des exploitations fonctionnelles dans toutes les zones proches de Paris et des grandes villes. Quels sont par exemple les aménageurs et urbanistes qui prennent en compte les largeurs des engins agricoles ?

 

Une dynamique pour l'agriculture péri-urbaine

 

Certes, il existe une dynamique pour l’agriculture périurbaine. En 2008, il y avait 0% d’agriculture bio, aujourd’hui elle représente 18%. Mais, le paradoxe est que, ainsi que le relève Marion Bruère, cheffe de projet de l’association Terre & Cité « d’un côté les médias disent « n’ayez pas d’inquiétude, on peut faire de l’agriculture en ville » et pendant ce temps-là on imperméabilise à tout-va ; on a déjà consommé la petite couronne [de Paris]. Le plateau de Saclay, qui était un marécage, a été aménagé par Louis XIV pour alimenter en eau le château de Versailles. Ces terres donnent 100 quintaux de blé à l’hectare, on n’a même pas besoin d’arroser le maïs, mais ce sont ces terres-là qu’on urbanise », note-t-elle.

De fait, autour de Paris, c’est là où il reste des poches agricoles qu’il y a le plus de tension sur le foncier. Il y a certes à Saclay une Zone de protection naturelle agricole et forestière (ZPNAF) mais comment les dernières exploitations existantes peuvent-elles se développer sans le droit de construire une serre ou un hangar ?

Pour qui s’intéresse à l’agriculture périurbaine, se posent encore d’autres questions, dont celle du logement. Les agriculteurs rattrapés par la ville se sont diversifiés mais le maraîchage demande plus de personnel que les céréales : comment loger les ouvriers agricoles alors que les loyers flambent ? L’agriculteur, fut-il bio, surtout s’il est bio peut-être, est coincé avec son besoin de logements et d’équipements agricoles. Sans parler des voisins exigeants…

Certes, pour les derniers des Mohicans, demeure sans doute la proximité des consommateurs, argument rabâché à l’excès par tout nouveau converti écolo qui se respecte. En attendant, sur le plateau de Saclay par exemple, ils ne sont plus que quinze agriculteurs vs 200 000 habitants.

 

Prendre exemple sur les Pays- Bas

 

Alors quoi, s’appuyer sur le modèle des Pays-Bas, devenus le deuxième exportateur mondial de légumes ? Les Néerlandais ont atteint un très haut niveau de productivité dans leurs serres high-tech, utilisant une technologie conçue pour sauver le pays de la famine durant la seconde guerre mondiale. La seule usine Duijvestijn Tomatoes, à Westland au sud de La Haye, produit par exemple plus de 100 millions de tomates par an sur 14 ha de terre.

Encore les Néerlandais savent-ils mettre l’architecture à profit afin que le pays entier ne se mette pas à ressembler à la région d’Almeria, en Espagne, spécialisée dans la culture des légumes d’hiver sous 40 000 hectares de serre, la production annuelle de trois millions de tonnes expédiée à travers l’Europe par plus de 1000 camions quotidiens.

Augustin Rosenstiehl***, fondateur de l’agence parisienne SOA et qui mène depuis plus de 15 ans une recherche assidue à propos de « la relation architecturale possible entre la ville et l’agriculture industrielle », propose une autre voie.

 

Les fermes de production agricole industrielle en ville

 

En effet, l’architecte fait le constat que les agriculteurs ’urbains’ de demain n’ont rien à voir avec l’image d’Epinal du paysan tue-l’amour. Comme l’a démontré son exposition Capital agricole en octobre 2018 à Paris, quand l’agriculture céréalière aux abords de la capitale est devenue maraîchère au fil du XXe siècle, c’est une nouvelle génération d’entrepreneurs dotée d’une culture urbaine et d’une grande capacité d’innovation qui a su développer des modes de production efficaces sur de plus petites parcelles. Les nouveaux agriculteurs d’aujourd’hui ont Internet et des smartphones.

Selon Augustin Rosenstiehl, il n’y a pas d’opposition entre agriculture biologique et agriculture industrielle, l’enjeu étant que l’agriculture industrielle occupe la bonne place, idem pour l’agriculture bio. « S’il s’agit de pratiquer l’agriculture hors-sol dans des hangars, pourquoi utiliser de vrais sols ? Pourquoi faire pousser un steak de synthèse en mobilisant des techniques qui vont stériliser les sols ? Les fermes de production agricole industrielle doivent être en ville et libérer les parcelles agricoles rurales ». Dit autrement, c’est en zone urbaine que l’agriculture industrielle et high-tech, en blouse blanche comme diraient les Néerlandais, doit trouver sa place et c’est en zones rurales ou périurbaines que doit se développer l’agriculture bio.

 

De nouvelles manières d'utiliser le sol

 

Si aujourd’hui, personne ne veut plus travailler comme le faisaient les valeureux aïeux, l‘agriculture urbaine – et la culture urbaine de ses acteurs – au travers de l’inventivité des outils et d’une recherche de qualité peut redonner une image positive de l’agriculteur, la connaissance ici palliant l’effort physique.

Ces pistes d’une agriculture urbaine qui permettrait aux architectes et urbanismes d’envisager de nouvelles manières d’utiliser le sol méritent d’être explorées et les initiatives intéressantes, quoiqu’encore éparses, ne manquent pas.

Cependant, si l’agriculture urbaine et périurbaine sont certes plus compliquées à comprendre ou à expliquer qu’une toiture végétalisée ou un balcon avec deux jardinières, pour en discuter sérieusement, encore faudrait-il que les élus des grands centres urbains fassent l’économie d’un ‘green agricultural washing’ débilitant et que les maires eux-mêmes, chacun barricadé dans son landerneau plus ou moins riquiqui, s’emparent du sujet. Au risque il est vrai qu’ils se perdent dans le mille-feuille administratif de l’Ile-de-France.

Christophe Leray, Chroniques d'architecture

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