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« Il est indispensable de placer l'agriculture urbaine dans l'agenda politique »

 

Alexandre Lefebvre, fondateur d'Alaube (alaube.farm)

Un des pionniers de l’agriculture urbaine aux Etats-Unis, Henry Gordon Smith (HGS) et fondateur d'Agritecture (agritecture.com) nous explique l’intérêt de l’agriculture urbaine mais aussi les freins à lever pour son développement. Alexandre Lefebvre (AL), spécialiste belge et fondateur d'Alaube, rappelle que la volonté politique doit se traduire par des résultats qui augmentent la résilience des villes. Interview des deux professionnels. 

 

 

L’agriculture urbaine est encore récente. Vous avez de l’expérience et accompagné plusieurs projets. Quels sont les freins et les opportunités pour son développement ?

 

HGS : L’agriculture urbaine est propre, locale et durable. Cependant, cette hausse en qualité se traduit par des prix plus élevés. A la fois un frein et une opportunité, il s’agit d’inciter les consommateurs à acheter des produits issus de l’agriculture urbaine.

Un second obstacle et domaine d’intervention est de placer l’agriculture urbaine dans l’agenda politique. L’agriculture a historiquement été poussée hors du contexte urbain, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de dispositif existant pour l’intégrer dans nos villes et bâtiments.

Troisièmement, il y a un déclin d’agriculteurs dans les pays développés, et donc un déficit de compétences techniques nécessaires pour développer de nouveaux projets d’agriculture urbaine basés sur de la science et de l’expérience concrète.

 

AL : Comme dans le passé, les crises ont favorisé le redéveloppement de l’agriculture urbaine. Le cas le plus souvent présenté est celui des Victory Gardens. Pendant la première et la seconde guerre mondiale, les citoyens de nombreux pays comme les USA, le Canada, le Royaume-Uni, l' Allemagne ou la Belgique ont développé massivement des jardins familiaux dans les espaces privés et publics. Ainsi, la crise climatique que nous traversons est une "opportunité" pour le redéveloppement de l’agriculture urbaine sous ses différentes formes car il ne s’agit plus seulement de produire localement pour éviter les famines mais également de produire différemment pour diminuer l’impact de l’agriculture. L’agriculture urbaine est un véritable laboratoire pour l’agriculture rurale.

 

Où en sont les chantiers que vous avez lancés il y a plusieurs années déjà ? Aux Etats-Unis, ailleurs dans le monde ?

 

HGS  : La plupart de nos chantiers sont toujours en phase de planification, car il y a un manque de connaissances pour les nouveaux agriculteurs. Nous sommes donc chargés de combler ces lacunes et de les guider dans la conception et dans le développement de leurs entreprises. A ce jour, nous avons mené plus de 40 études de faisabilité pour valider les projets de nos clients.

Nous consultons également de grandes multinationales dans le développement de produits et technologie pour l’avancement et la standardisation de l’industrie de l’agriculture urbaine.

 

AL : Comme pour Agritecture, la majorité des chantiers d’Alaube sont encore en phase de planification. Dans mon parcours professionnel, j’ai déjà accompagné plus de 60 projets d’agriculture urbaine dont  plusieurs sont maintenant opérationnels.

En voici quelques exemples à différentes échelles en Belgique, j’ai pu mettre en place divers potagers dans les écoles de Bruxelles suite à une commande politique au niveau communal via l’association Eco Innovation AISBL. J’ai participé la conception des potagers et de la serre sur toit du quartier durable Tivoli Green City (400 logements) via mon poste d’assistant de recherche à Gembloux Agro-Bio Tech. Pendant cette période, j’ai également participé à la rédaction de la stratégie GoodFood pour la Région Bruxelloise qui la met en œuvre depuis 2016. Lorsque j’étais expert pour une spinoff de Gembloux Agro-Bio Tech, j’ai imaginé un projet d’agriculture urbaine pour un nouvel hôpital de Bruxelles (miel et petits fruits). Enfin, j’ai développé un projet de nano-houblonnière en spinfarming qui a permis de produire cette année1550 litres de bière locale à Bruxelles, #BXhop. Dans la même optique, j’ai monté un projet d’apiculture Ukeepers qui a fourni cette année 600 kg de miel bruxellois. Nous devrions bientôt être en capacité de revendre des reines et des essaims d’abeilles pour d’autres apiculteurs.

 

Est-ce, selon vous, une agriculture loin de celle de l’approche plus traditionnelle ? Comment « réconcilier » les deux ?

 

HGS : Les deux approches sont très différentes en termes de taille et de modèle commercial. Pour l’agriculture plus traditionnelle, il s’agit de volume, de quantité, et de vastes étendues de terre. En revanche, pour l’agriculture urbaine, l’objectif est de maximiser la valeur produite par mètre carré.

Ces deux approches sont donc complémentaires: les fermes urbaines peuvent produire des produits frais et locaux, comme des herbes et légumes-feuilles, qui autrement perdraient leurs valeurs nutritionnelles produits dans des champs et transportés à longue distance. Les fermes urbaines peuvent ainsi offrir des produits frais et à proximité du consommateur. En revanche, elles ne peuvent pas efficacement produire des cultures de base comme du blé, maïs, ou des pommes-de-terre, qui sont bien mieux gérées par des agriculteurs ruraux.

Nous voyons ce système de complémentarité fonctionner dans le futur, où des régions “intelligentes” peuvent encourager les agriculteurs à produire des cultures qui correspondent à leur climat, aux terres disponibles, et consommateurs locaux. De plus, les fermes urbaines peuvent permettre la formation de jeunes agriculteurs qui souhaitent passer à l’agriculture traditionnelle, une activité souvent plus intensive et soutenue.

Les deux modèles ne devraient donc pas être en concurrence. Cependant, cela exige une orientation politique réelle pour mettre en oeuvre cette complémentarité et pour engager les deux groupes à travailler ensemble pour l’amélioration du système alimentaire dans son ensemble.

 

AL : Des projets célèbres d’agriculture urbaine comme les fermes Lufa à Montréal servent d’ailleurs de porte d’entrée pour rapprocher les producteurs traditionnels des citadins en s’associant pour diminuer les intermédiaires.

 

Quelles recommandations, conseils donneriez-vous à ceux qui veulent se lancer ?

 

HGS : Commencez par construire votre projet, avec les éléments existants sur votre sujet. Les données  peuvent être limitées et difficiles à valider. Votre base de données peut conserver les exemples, les modèles économiques, les idées, etc. Pensez à catégoriser vos observations et découvertes issues de l’internet, d'événements, et de vos propres opérations (exemple: éclairage, modèles commerciaux, CVC). Ajoutez-y un niveau de confiance (vert/jaune/rouge) pour chaque élément afin de relever les lacunes de connaissances et les combler efficacement.

Deuxièmement, il faut absolument construire votre réseau. Il est impératif de collaborer dans une jeune industrie comme celle-ci. Vos réseaux doivent être constitués de groupes variés mais stratégiques, ainsi que de personnes en qui vous avez confiance et avec qui vous pouvez partager vos connaissances. Assurez-vous de la réciprocité de vos relations: il est important d’aider un contact qui pourrait éventuellement vous présenter à quelqu’un ou vous offrir du mentorat. Une autre façon d’élargir votre réseau serait de publier des articles et de partager vos observations, opinions et expériences.

Enfin, pensez à acquérir de l’expérience pratique. Portez- vous volontaire auprès d’une ferme urbaine pour avoir de l’expérience non seulement en affaires et technologie mais en travail agricole. Si vous n’avez aucune expérience, offrez un service que vous connaissez. Vous pouvez aussi acquérir de l’expérience en cultivant des légumes chez vous, mais il reste indispensable de travailler dans une ferme verticale ou une serre pour être pris au sérieux dans cette discipline.

 

AL : Les clés du succès sont de trouver le bon endroit, les bonnes personnes et de se donner les moyens de son ambition. Le modèle que l’on souhaite développer doit évidement être cohérent avec le tissu urbain local et son écosystème. Le design du projet est également crucial en milieu urbaine, il est donc important de faire ses propres expériences à petite échelle dans un premier temps et/ou d’être bien entouré par des personnes d’expérience.

 

Y a-t-il un réseau au niveau international, qui réunit les spécialistes du secteur ?

 

HGS : Après de nombreuses tentatives visant à regrouper les spécialistes du secteur, comme the Association for Vertical Farming (AVF), the Vertical Farming Institute (VFI) et Upstart University, nous sommes conscients de la difficulté de concilier les intérêts divergents des parties prenantes de tailles et natures différentes (grande entreprise, startup, association). Ayant co-fondé l’AVF, j’ai réalisé que les grandes entreprises veulent uniquement vendre des produits, lorsque les plus petites entreprises souhaitent collaborer.

J’ai donc quitté l’AVF en 2017 pour fonder le NYC Agriculture Collective (www.farming.nyc), un modèle de collaboration plus local. D’autres anciens membres de l’AVF ont suivi une approche similaire en montant des coopératives comme UK Urban AgTech (UKUAT) en Angleterre.
A vrai dire, un projet local ou régional avec une mission ciblée devrait avoir un impact nettement plus important qu’une initiative internationale sur une communauté. Chaque ville a ses réglementations, son climat, et ses enjeux. C’est donc dans ce domaine que nous concentrons nos efforts.

 

AL : Comme l'a expliqué Henry, la réponse est non. Je peux cependant dire que les échanges internationaux sont très réguliers, j’ai ainsi pu voyager au Canada, à Hong Kong, en France, en Italie ou encore en Allemagne pour rencontrer d’autres spécialistes. Dans le monde francophone les initiatives telles que les écoles d’été de l’agriculture urbaine ou les 48h de l’agriculture urbaine permettent de favoriser ces rencontres entre spécialistes, novices et citoyens. Les voyages comme #40daysofagritecture permettent aussi de rapprocher indirectement les experts du monde entier. Enfin l’émergence d’initiatives d’associations de professionnels de l’agriculture urbaine au niveau national comme l’AFAUP en France favorisera certainement les échanges internationaux dans l'avenir.

 

Pourquoi vous êtes-vous installé en France ? Quel développement y attendez-vous et sur quelles villes ?

 

HGS : Cela fait  5 ans que nous entretenons des liens avec l’adjointe à la mairie de Paris Pénélope Komitès, chargée des espaces verts, de la nature et de la biodiversité. Nous voulons renforcer ces efforts, introduire plus de modèles d’agriculture urbaine à Paris, et ajouter de nombreuses toitures à celles issues du programme des Parisculteurs. L’expertise-conseil qu’offre Agritecture pour des serres, l’hydroponie, et les fermes verticales est très important, à l’échelle globale. De ce fait, nous souhaitons diversifier le savoir-faire et les modèles à Paris et en France, ainsi qu’aider les promoteurs immobiliers à saisir les avantages qu'appportent des méthodes de productions "high-tech".

C’est pourquoi nous travaillons en partenariat avec l'Agence 360, agence d’urbanisme et de conseil basée à Paris, pour une offre intégrée et dédiée aux besoins des villes françaises et européennes. Ce partenariat rejoint l'ingénierie spécialisée d’Agritecture dans le domaine de l’agriculture urbaine avec les compétences de l’agence en terme de planification et d’aménagement urbain.

 

Quelques projets d'Agritecture, réalisés ou en phase de construction  : 

Farm One, Square Roots, Sky Vegetables, CDSC Food Bank et Project Farmhouse, à New York

Phillips Programs Microfarm et BmoreAg, à Baltimore (Maryland)

Truegarden, à Phoenix (Arizona)

Golder CDC, en Caroline du Nord

Dream Harvest, à Houston (Texas).

En Europe : Wesh-Grow, à Paris et Urban Oasis, en Suède
   
Agritecture travaille en partenariat avec Agence 360, basée à Paris, pour une offre intégrée dédiée aux besoins des villes françaises et européennes.
 
Propos recuaillis par Claire Nioncel
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