By Agri-City on vendredi 29 mai 2020
Category: Architecture & bâtiments

Tribune : la construction circulaire... une "perma-construction"

Sébastien Duprat, directeur général de Cycle Up, directeur chez Egis Conseil nous livre ses réflexions sur la construction circulaire et la permaculture, suite à un seminaire d'équipe  accompagné par William, frère Fondateur de la Mutinerie, à la Lochonnière, dans le Perche.  

"Cet automne ( 2019), toute l’équipe de Cycle Up s’est réunie dans le Perche pour un séminaire d’équipe. Corps de ferme, feu de cheminée, promenade nocturne, inévitable powerpoint, post-it et jeux de société au rendez-vous.
Au-delà du moment partagé en équipe, nous avons passé une journée à La Lochonnière, lieu-dit de Saint Victor de Buthon, en compagnie de William, frère fondateur de la Mutinerie. Comme prévu, nous l’avons trouvé dans le potager.
Sans prétendre élaborer en quelques heures une transmission pratique et théorique complète de la permaculture, William nous a inspiré et éveillé à une démarche et un état d’esprit. Ils font écho à notre jeune discipline qu’est la construction circulaire. Ni l’une ni l’autre ne sont vraiment nouvelles. 

Des approches anciennes et traditionnelles

La permaculture et l’économie circulaire sont en fait des approches anciennes et traditionnelles, récemment "effacées" par l’agriculture intensive et l’industrie de la deuxième révolution industrielle et largement, accélérées dans la deuxième moitié du XXème siècle. Pétrole pas cher coulant à flot et massification de la production industrielle ont eu raison des savoirs centenaires et des pratiques installées : les paysans sont devenus techniciens agricoles et les métiers du bâtiment se sont fondus dans "l’entreprise générale". Les méthodes pour produire vite et beaucoup répondaient au besoin d’une France en reconstruction, affamée par les privations de la guerre. 

L’urgence climatique, les crises sanitaires et l’insoutenabilité du modèle actuel nous poussent à rechercher dans les pratiques passées certaines solutions...

 ... dans l’optique de consommer moins de ressources (d’intrants), ou des ressources moins lointaines (artificiellement accessibles grâce aux transports carbonés).
En 2003, l’esplanade de la gare de Rennes, fut pavée de granit chinois ! (Libération, 14 avril 2003). Inimaginable sans un coût du transport si bas qu’il ne couvre aucun des impacts. Sans parler de mettre en concurrence des pratiques très différentes entre les carrières bretonnes et les techniques d’extraction chinoises (environnementales et sociales).
Quand on sait qu’il existe plus de 10 carrières de granit dans un rayon de 50 km autour de Rennes, l’absurdité n’est plus à démontrer. A moins d’une approche simplement comptable!

Revenons à notre lien entre construction circulaire et permaculture ! Inspirée d’un modèle d'agriculture naturelle japonais de Masanobu Fukuoka, le concept a été théorisé dans les années 70 par les australiens Bill Mollison (biologiste) et David Holmgren (essayiste). Le terme "permaculture" signifiait initialement "culture permanente" puis, avec le temps, il a été étendu pour signifier "culture de ce qui est permanent dans le sens (sociologique) de pérenne ou viable".
Au fil du temps, les aspects sociaux sont intégrés comme partie intégrante de tout système véritablement durable. Avec cette définition extensive, la permaculture conduit les individus vers une éthique ainsi qu'à un ensemble de principes. L'objectif étant de permettre à ces individus de concevoir leur propre environnement, et ainsi de créer des habitats humains plus autonomes, durables et résilients, en s'inspirant des fonctionnements naturels dans le milieu où le « design » se construit. L'idée générale est de bâtir une société moins dépendante des systèmes industriels de production et de distribution (identifiés par Bill Mollison comme le fondement de la destruction systématique des écosystèmes).
Notre trop courte journée à la Lochonnière, plusieurs phrases de William, formulées au sujet d’une méthode de culture et des interactions du vivant fondent presque à merveille ce que serait un manifeste de construction circulaire. Je les restitue ici, sans tenter d’être fidèle à l’ensemble, en quelques mots le discours de William.
S’agissant d’un savoir personnel fondé sur une expérience de terrain, je le trahirai en la résumant trop. Je reprends ici les quelques notes saisies au vol dans mon carnet pour les transposer dans le champ de la construction : 

"Un élément, plusieurs fonctions"
"Minimum d’effort, maximum d’effets"
"Intensive en connaissance : plus réfléchir pour moins agir"
"Déspécialiser les fonctions"
"Reprise en main des circuits de distribution"
"La multiplicité des compétences nécessaires : agronomie, botanique, planification… est intimidante"
"Analyse aux bordures"
 
 



Sans les reprendre toutes, ces fondamentaux de la permaculture fonctionnent particulièrement bien avec nos réalités de construction circulaire.

« Un élément, plusieurs fonctions » : Chaque fois qu’il est question d’imaginer la seconde vie d’un composant de construction, nous recherchons une diversité de fonctions possibles en revenant à l’analyse des qualités techniques objectives plutôt que des performances normatives. Quand la porte peut devenir platelage, étagère, bureau, baffle acoustique, palissade… quand le module de façade préfabriqué peut devenir mobilier, système de plantation…
« Minimum d’effort, maximum d’effets »  : En revenant à la matière, en acceptant la diversité des matérialités et des textures, on en revient naturellement à célébrer les matériaux bruts, sans peinture ni vernis pour valoriser la patine des années et ne pas remettre en suspension COV et solvants. L’acceptabilité du réemploi est de plus en plus forte et le travestissement des matériaux anciens, leur dissimulation n’aura bientôt plus cours.
« Reprise en main des circuits de distribution »  : C’est clairement l’enjeu commun entre la permaculture et la construction circulaire. Les distributeurs, leur redoutable efficacité logistique, leurs stocks non-saisonniers ont habitué leurs clients à l’ultra disponibilité. Notre modèle économique plus « contextuel », reposant sur des flux moins réguliers, doit faire monter en robustesse son circuit de distribution pour offrir une alternative réelle aux constructeurs qui concentrent déjà un grand nombre de complexités.
« Analyse aux bordures » : C’est peut-être la moins explicite des formulations, qui s’intéresse à la géographie d’un projet plus qu’à ses limites. Il est question plus globalement la compréhension du terroir technique et du territoire économique de la construction. Transposé dans notre discipline, c’est bien la nécessaire connaissance des gisements et des savoir-faire locaux pour maximiser le succès du réemploi. La brique ou le bois peuvent relever de particularismes locaux et devenir d’authentique germes de filières locales. Consolidées par un éco-système de compétences, d’outils et d’entrepreneurs qui sont les ingrédients indispensables pour en complément des gisements de matériaux. Cette pertinence locale de l’économie circulaire en matière de construction est un facteur de résilience et de relocalisation technique à même de proposer un avenir durable à l’immobilier. 

Le réemploi est en pleine croissance

Le réemploi est en pleine renaissance, après avoir été effacé par les géants industriels du matériau et de la construction. Dans une logique de fertilisation croisée, les avant-gardistes de la permaculture sont à même de nous aider à bâtir un corpus méthodologique et moral et en capacité de nous aider à structurer les filières et former les milliers de futurs salariés de ce secteur. 

J’ai un peu appris, en quelques heures les pieds dans la terre, j’ai récolté des graines d’inspiration et j’ai esquissé
des liens entre des savoirs et des disciplines souvent éloignées".
Sébastion Prat, 14 mai 2020
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