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L'agriculture de demain reste à inventer

 

Pour Christophe Lavelle, spécialiste de l’alimentation, chercheur au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle, assurer notre sécurité alimentaire nécessite une évolution à la fois du comportement des consommateurs et des pratiques agricoles. Avec ID4D, le 29 septembre 2020.

 

 

L’agriculture intensive est aujourd’hui largement critiquée. Selon vous, quels sont les principaux risques induits par ces modes de production ?

La capacité à nourrir le plus grand nombre, ce en quoi l’agriculture intensive a plutôt bien réussi, ne va pas sans inconvénient, notamment du fait des pratiques particulièrement énergivores et polluantes sur laquelle elle repose : serres chauffées, mécanisation, utilisation souvent massive d’intrants comme les engrais et les produits phytosanitaires. Sans parler des questions sanitaires qu’elle pose sur le long terme, aussi bien en termes de pollution environnementale (air, sol, eau) que de consommation des produits qui en sont issus.

 

L’agriculture intensive est notamment accusée de fournir des produits contaminés par de nombreux pesticides dont l’accumulation dans notre organisme pourrait à long terme favoriser certaines pathologies comme le cancer. Par ailleurs, on lui reproche de cultiver des variétés sélectionnées pour leur productivité et robustesse au détriment de leur valeur nutritionnelle. Ainsi, si l’on a atteint la suffisance alimentaire aujourd’hui, du moins dans les pays développés, il n’en reste pas moins des inquiétudes légitimes sur la qualité de notre alimentation ainsi que sur la capacité de notre modèle agricole à s’adapter au changement climatique.

 

La préservation d’une grande variété d’espèces cultivées est souhaitable pour faire face au réchauffement global, car elle permet de sélectionner celles qui seront capables de résister à ce changement, que ce soit directement par leur tolérance à une élévation de la température ou indirectement par leur capacité à résister aux pathologies émergentes. Or l’agriculture intensive a, au contraire, tendance à se limiter à quelques espèces très productives, qui plus est produites en monoculture pour faciliter la mécanisation. Cela a été particulièrement néfaste pour la biodiversité, dont la chute dramatique constitue un des facteurs de dégradation environnementale les plus préoccupants aujourd’hui.

 

Cette menace que vous pointez concerne-t-elle aussi certains pays en Amérique latine ou en Asie ?

 

Évidemment, les dérives s’observent à l’échelle mondiale et montrent bien d’une part les limites du système productiviste et d’autre part la nécessité de considérer la sécurité alimentaire comme un enjeu global, qui dépasse très largement les frontières. Sous la pression de la demande, des nombreuses régions ont délaissé des cultures vivrières traditionnelles pour se lancer dans la production massive d’aliments destinés principalement aux marchés occidentaux (notamment pour les besoins de l’élevage), dévastant des écosystèmes entiers : forêts amazoniennes et indonésiennes ravagées pour produire soja, maïs et huile de palme, mangroves indonésiennes détruites pour élever des crevettes. Or, avec les espèces végétales, ce sont aussi des centaines d’espèces animales qui sont menacées (orangs-outans, tigres, éléphants, etc.). 

 

Au-delà du désastre écologique qui commence heureusement à être suffisamment médiatisé pour que les consommateurs en prennent conscience, ces systèmes non durables se condamnent à plus ou moins court terme : on voit déjà des baisses de rendements significatives dans les zones déforestées au Brésil, du fait de la perturbation brutale de l’écosystème, et les aléas du réchauffement climatique ne peuvent qu’aggraver la situation.

 

L’agriculture intensive a-t-elle eu, néanmoins, des avantages historiques ?

 

Bien sûr, et il faut se rappeler son origine et ses raisons d’être : à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, il est apparu urgent d’optimiser la productivité du système agricole, aussi bien en termes de moyens humains que de surfaces cultivées, autrement dit produire plus avec moins de terre et moins de main-d’œuvre, ce qu’on a appelé « la révolution verte ». C’est cette augmentation des rendements qui a permis la réduction des coûts de production, et donc l’accès pour tous à une alimentation bon marché tout en limitant la place réservée aux cultures. Cela a en outre permis d’augmenter corrélativement le taux de boisement en France, et ce malgré l’expansion des zones urbaines.

 

À quoi pourrait ressembler, selon vous, l’agriculture de demain ?

 

Loin de la dichotomie binaire « conventionnel versus bio » à laquelle les débats se réduisent souvent (au moins pour le grand public), des pratiques très diverses se développent : agriculture biologique, agriculture raisonnée, agriculture biodynamique, agriculture de conservation des sols, permaculture, agroécologie, culture hors sol, agriculture écologiquement intensive, entre autres propositions, trouvent leurs promoteurs… mais aussi leurs détracteurs.

 

Répondre aux enjeux d’une « bonne » alimentation, respectueuse à la fois de notre santé, de l’environnement
et du travail du producteur, constitue un défi sociétal et écologique de taille.

 

Le système idéal « universel » n’existe pas et c’est la coexistence de ces pratiques diverses qui permettra d’assurer la sécurité alimentaire.

 

Pour cela, recherche agronomique et pouvoirs politiques doivent collaborer pour mettre en place localement les meilleures stratégies à même de valoriser les ressources de manière à la fois équitable et durable. Mais il ne faut pas non plus raisonner qu’en termes de production : sachant qu’à l’échelle mondiale, on estime que près d’un tiers des produits agricoles ne sont pas consommés, on voit bien qu’une des plus grosses marges d’amélioration de nos systèmes de production repose sur la lutte contre le gaspillage !

 

Enfin, l’évolution du climat ne va rien arranger à l’affaire. D’après un récent rapport de la Food and Agriculture Organization (FAO), le changement climatique fait peser des menaces non seulement sur l’abondance des récoltes (sécurité alimentaire) mais aussi sur la qualité de ces dernières (sécurité sanitaire).

 

En effet, la hausse des températures redistribue la répartition des pathogènes et autres ravageurs de culture ; les salmonelles survivent mieux ; les contaminations aux métaux lourds (arsenic dans le riz, mercure dans les poissons) sont favorisées par le réchauffement de l’air, des sols et des océans. Autant de défis auxquels nous devons faire face dans l’élaboration de nos stratégies alimentaires.

 

Ces nouvelles alternatives que vous évoquez, les voyez-vous également émerger dans les pays du Sud ?

 

La problématique est différente dans les pays du Sud, qui combinent souvent une agriculture vivrière « traditionnelle » destinée à assurer leur sécurité alimentaire et reposant à la fois sur un grand nombre d’espèces cultivées et une main-d’œuvre importante, et une agriculture commerciale qui, pour être compétitive sur le marché international, doit se rapprocher des méthodes de culture intensive. Or la tentation est grande, pour des raisons économiques, de favoriser la dernière… au détriment de la première.

 

C’est ainsi que la demande occidentale pour les nouveaux aliments à la mode comme l’avocat ou le quinoa ont de lourdes conséquences tant environnementales que sociales, avec des paysans soumis à la pression des cartels (comme au Mexique) et aux aléas du marché.

 

Cela souligne notre rôle de consommateur (ou « consomm’acteur ») qui, par nos choix, pouvons-et devons- non seulement soutenir une agriculture locale, mais également privilégier les produits extérieurs venant de circuits équitables et durables.

 

Comment cela se traduit-il du côté de notre alimentation ?

 

Les scénarios évoluent entre deux extrêmes. D’un côté, vous avez l’« hypertechnologisation » avec son lot d’aliments imprimés en 3D, de viandes et œufs cultivés in vitro, d’OGM et de steaks d’insectes promus par des start-up qui fleurissent un peu partout dans le monde, soutenues par des levées de fonds aux montants vertigineux.

 

De l’autre, il y a la continuité, à savoir ni plus ni moins ce à quoi nous sommes habitués depuis des milliers d’années, c’est-à-dire des ingrédients végétaux ou animaux cuisinés « maison ». Au-delà de ces choix avant tout culturels, une tendance de fond se profile avec une diminution de la prise calorique et un rééquilibrage de notre alimentation en faveur du végétal, dans un souci à la fois sanitaire et écologique.

 

En apportant les micronutriments essentiels tout en réduisant les besoins en ressources, frugalité et « végétalisation » de nos assiettes apparaissent comme les deux leviers les plus efficaces pour la santé du consommateur et de l’environnement.

 

Selon vous, quels sont les freins au changement d’agriculture ?

 

Si je voulais caricaturer, je dirais que tout le monde veut que les agriculteurs changent leurs pratiques… mais personne ne veut devenir agriculteur ! L’« agribashing » a le vent en poupe, les donneurs de leçons se bousculent, mais quand il s’agit de produire autre chose que des discours, il y a moins de monde. Heureusement, les aspirations au changement sont réelles chez les professionnels, dont la plupart sont bien conscients de la nécessité de faire évoluer leurs pratiques.

 

Disons que les freins peuvent être de deux ordres : économiques, bien sûr – une (re)conversion coûte cher –,
mais aussi culturels, car les besoins en formation et en accompagnement sont grands.

 

En tout cas, nous ne gagnerons la partie qu’en combinant nos forces, nos expertises, et en jouant sur plusieurs modèles plutôt que tenter de faire croire qu’il existe une seule et unique méthode de production plus vertueuse que toutes les autres. Sans oublier, une fois de plus, que les consommateurs doivent aussi jouer le jeu et encourager, par leurs choix, les initiatives les plus prometteuses. 

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction ID4D)

 

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